LE FILS DE LA LUNE (Chroniques Des Ténèbres)
21 août 2026 par vincent
La vie à Détroit est rude quand on est blanc, gothique, que l’on fait peur aux « gangstas » qui ont investis les lieux et qu’on est fasciné par le mysticisme chrétien.
Qu’on aime errer la nuit dans les cimetières et surtout qu’on veut s’imposer comme rappeur dans un style très personnel avec d’autres sons musicaux que le hip hop !
Mais je veux prouver à tous les « homeboys » que mon rap, ma voix, ma force et mes influences sont plus fortes que tous ceux qui donnent le ton dans les rues.
Je fais les fameuses batailles d’impros en hurlant ma foi gothique et en fixant stoïquement mon adversaire avec mes lentilles blanches, exposant mon crucifix, mes tatouages, mes bagues et mes chaînes sur mes vêtements sombres, certes, mais élégants.
Le public resté glacé quand je hurle mes tripes face à mon adversaire, légèrement déstabilisé par l’univers que je revendique. Le silence est palpable et je finis par gagner le fait que je les ai fait trembler. Mais le public préfère mon adversaire car il les représente plus que je ne saurais le faire. Je suis seul. Mon nom de baptême artistique est « Goth Christ ».
À chaque bataille, quand je rappe, je cherche à effrayer l’assistance mais, parallèlement, je souhaite impressionner Alice, une magnifique blonde, à la peau douce et claire comme du cristal. Elle vient à chaque bataille et travaille pour le disquaire du quartier.
Elle est le motif essentiel à ma présence sur le devant de la scène.
J’espère qu’elle me voit différemment des autres mais en vérité, je ne le sais pas. En dehors de roder dans les cimetières, où je regarde admiratif les crucifix, les statues du Christ et des anges. Je me signe et prie afin de trouver l’absolution de mon existence solitaire et mes objectifs. En regardant les statues Christiques, je réfléchis sur la faune et l’environnement social qui m’entourent. Pourquoi se sentent-ils effrayés par moi, alors qu’ils sont capables du pire ? Les règlements de comptes entre gangs rivaux sont fréquents, et j’en suis le témoin direct. Du gars en bagnole qui ouvre le feu en roulant sur d’autres mecs qui bavardent, ou d’autres qui s’affrontent dans la rue, chacun retranché derrière des voitures criblées de balles.
Les flics arrivent en trombe et la fusillade s’amplifie. Certains sont touchés mortellement.
C’est à ce moment que je pense à la vie après la mort, la résurrection et la délivrance de la douleur d’exister. Je me dis qu’ils seront apaisés alors je prie pour pouvoir m’évader de ce chaos récurrent. Ces instants influencent mon rap, y compris les bagarres violentes à coups de bouteilles, les mecs qui poignardent leurs ennemis. Le sang se répand facilement à Détroit.
Je prie à nouveau pour qu’Alice soit épargnée et ne soit pas violée. Elle ne me connaît pas personnellement et ignore que c’est d’elle que je parle quand je rappe furieusement dans les batailles où j’affiche la peur et la colère d’exister, par mon style et ma prestation gothique.
Dans les batailles j’aime provoquer différemment, à ma façon et avec mon style, en signant le public et le fixant avec mes yeux gothiques.
Je lance rapidement quelques phrases mystiques et Christiques sur un mariage de rock, de hip hop et de voix céleste en fond à la foule silencieuse car c’est ma signature. Mes adversaires revendiquent bien leurs rap industriel par les numéros de leur quartier ou de leur appartenance aux gangs respectifs, moi je signe mon rap par mon univers ténébreux propre à mon âme.
La violence verbale de ces batailles s’intensifie à mon égard afin de me déstabiliser et capituler pour me prouver que je n’ai rien à foutre à Détroit, mais plutôt d’être dans une tombe, je le lis dans les regards qu’ils m’adressent.
Après les avoir fixés glacialement et fièrement, je prends l’énergie et la force pour contre attaquer dix fois plus furieusement, empli de mysticisme ténébreux, en affichant à nouveau mes bagues, tatouages, crucifix, vêtements, chaînes et mon regard terrifiant grâce à mes lentilles blanches pour les faire taire et imposer ma présence et mon style gothique.
Alice est impressionnée et s’interroge sur mon parcours et mon identité.
Je rappe tellement violemment, tout en restant stoïque, le regard glacial face à mes détracteurs, que le silence s’impose en même temps qu’une certaine confusion.
Se sentent-ils coupables ? C’est-ce que j’essaie d’instaurer dans leurs esprits, sournoisement. Foutre le bordel et l’anarchie dans leurs conceptions décadentes.
Ce soir-là, j’ai encore perdu par manque de compréhension, mais j’ai gagné l’intérêt d’Alice.
Dans la fin de la journée, je vais à l’église pour l’office afin de mieux comprendre la signification des enseignements du Christ, qui Il était et comment pouvait-Il nous sauver malgré le monde chaotique que l’homme s’est construit dans la perplexité.
Pourquoi le Christ s’est crucifié pour les hommes au nom de la vie, alors que les gens ont Sali depuis des siècles l’existence par leurs vices et péchés envers eux-mêmes. Ces questions reviennent en boucle dans mon esprit et m’influences pour la prochaine bataille.
Ensuite, avant d’aller au cimetière pour mes prières quotidiennes personnelles, je passe devant une prison et je la regarde, pensif, pendant qu’au loin, sans que je sache, Alice et des amis à elle discute entre eux. Un taulard me fixe et là j’improvise en fixant les fenêtres grillagées.
Alice et ses amis m’aperçoivent et m’écoutent attentivement, tandis que les taulards font la même chose, tous scotchés derrières leurs barreaux, admiratifs. Certains sifflent et m’encouragent, d’autres martèlent en cadence leurs fenêtres en scandant « Damned, Crucified, Testified, Resurrected », inlassablement. Des mots que je hurle tout en les signant.
Alice semble fascinée par ma performance et l’impact du respect que les prisonniers m’attribuent. Un sentiment d’affection à mon égard s’installe en elle, profondément.
Quant à ses amis, ils sont surpris. Eux qui me faisaient échouer. Je poursuis, transcendé, sous l’euphorie des taulards et leur lance « Faites cesser la loi du plus fort auprès des matons, c’est à leur tour de payer et de se repentir, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, Amen ».
« T’as foutrement raison, mec » me lance l’un d’entre eux pendant qu’ils s’excitent et sifflent de plus en plus fort, avant de se révolter violemment dans la prison.
J’ai provoqué une émeute générale, je l’observe fasciné, tout comme Alice.
J’entends les insultes, les affrontements, les revendications et la panique des groupes d’intervention qui matraquent et tirent des gaz lacrymogène. Je regarde la fumée s’échapper des grillages et cela m’influence encore davantage dans mon rap.
Alice, admirative, fait circuler cet exploit dans les rues de Détroit.
Ils sont tellement fascinés que le bruit fait écho jusqu’aux oreilles du rappeur star Eminem.
Il fait le déplacement dans la ville, très curieux de me voir.
De mon côté, la vue de la déchéance des sans-abris, complètement décalqués, qui hurlent sans motif leur violence, participent eux aussi à la composition de ma prochaine rafale, face à mon adversaire en titre. Cela me rappelle où je vis et ce qu’est ma réalité.
Je prie dans mon cimetière sous la clarté de la lune. Durant la bataille, mon opposant cherche à me faire défaillir, pendant que je le fixe froidement. Puis je signe la foule avant de l’enflammer par ma voix, mes mots, ma rage et ma prestation gothique, emplie de mysticisme. Je me déchaîne avec élégance et une certaine violence, lucide.
Eminem est fasciné et veut travailler avec moi, m’inclure dans son équipe.
Ainsi qu’Alice, totalement amoureuse à présent.
Mon adversaire est déstabilisé par mon regard ténébreux et le publie, qui lève le poing, déchaîné, pendant que je continue de hurler et rapper plus vite, incisif.
À la fin, la foule est en délire et je gagne le titre. J’ai le sentiment d’avoir gagné le respect de ces gens qui sont là, face à moi, et d’avoir ainsi mérité ma place parmi eux.
J’ai le sentiment que ce soir le Christ était attentif à ma prière, sous la lune, dans mon cimetière.


